• Une capture d'écran de « Can I just call you Sue? », un court-métrage de Soo Kyung Min qui explore la pression de conformité que connaissent les nouveaux immigrants au Canada. (Image : Soo Kyung Min)

Le 8 octobre 1971, le premier ministre Trudeau annonçait que le multiculturalisme devenait une politique officielle du gouvernement. À l'occasion du 50e anniversaire de cette annonce, Canadian Geographic publie cinq essais de réflexion sur ce thème. La série fait partie de Commémorons le Canada, un programme du ministère du Patrimoine canadien visant à souligner les anniversaires canadiens importants. Elle donne au Canadian Geographic l'occasion d'examiner ces moments de l'histoire d'un œil tantôt critique, tantôt commémoratif.


J'ai souvent affirmé que le multiculturalisme est comme un mariage : même lorsque vous êtes bien assortis et heureux au début, vous devez continuer à y travailler. Il faut le garder en vie et continuer à le transformer. La société et les institutions canadiennes y sont largement parvenues, mais de nombreux aspects demeurent délicats.

Dans le cadre d'un projet récent de mise en récit numérique, lancé en juin 2021, nous avons travaillé avec 28 étudiants de deuxième cycle de tout le Canada à qui l’on demandait de répondre à la question suivante : Qui suis-je ? Qui sont ces jeunes et moins jeunes étudiants de Yellowknife à Halifax, de Victoria à Hamilton ? Comment se voient-ils et comment les autres les voient-ils ? Dans quelle mesure sont-ils « visibles »? Et comment les incite-ton à se ressentir en tant que Canadien/nes, 50 ans après l’instauration du multiculturalisme comme politique officielle dans ce pays ?

Quelques réponses émergent avec force et spontanéité dans leurs courts métrages.

Est-ce que je peux simplement t’appeler Sue?

Une capture d'écran de « Can I just call you Sue? », court-métrage de Soo Kyung Min

Bien que le vécu des immigrants fasse presque partie de l'identité canadienne, il existe toujours une pression indirecte à l'assimilation. Dans « Can I just call you Sue? » (Est-ce que je peux simplement t’appeler Sue?), Soo Kyung Min invite le spectateur à réfléchir à la pression exercée pour se conformer, pour avoir un nom anglais : « Nous avons une nouvelle étudiante avec nous aujourd'hui. [...] C'est vraiment difficile à prononcer. As-tu un nom anglais ? ou est-ce que je peux simplement t'appeler Sue? » demande son professeur à Soo, 10 ans. Et les questions auxquelles elle est confrontée continuent : « C’est vrai que tu ne sais pas patiner? Qu’est-ce que tu faisais quand tu étais petite? », « Est-ce que ce sont tes cheveux naturels? » et, plus tard, en grandissant, « N'es-tu pas du Canada? Est-ce que c'est ton nom légal? » Dans le même temps, la famille et la communauté font pression sur l'enfant ou l'adolescent immigré pour qu'il s'en tienne à la tradition (utilise tes baguettes, pas une fourchette) et conserve les coutumes de sa culture d'origine. Et la question se pose : peut-on compartimenter une personne unique? Qui est « 100 % canadien » et comment le démontrer?

D'où viens-tu vraiment ?

Une image tirée de « Existing is Exhausting » de Sana Patel.

Ce sont des questions qui restent pertinentes aussi pour les personnes nées au Canada. Dans le court-métrage « Existing is Exhausting » (Exister est épuisant), Sana parle de ses expériences quotidiennes en tant que jeune femme musulmane avec un nom à consonance étrangère : Sana. (Elle demande : à quoi ressemble un nom à consonance canadienne?) Au travail, les gens pensent qu'ils sont gentils en disant : « Oh, Sana, quel beau prénom. D'où viens-tu? », « Je suis canadienne, » répond-elle, puis elle réfléchit : « Mais ce n'était pas assez bien. Sana n'est pas un nom canadien. À quoi est censé ressembler un nom canadien ? Qui est le gardien de l’identité canadienne ? »

La question infâme mais universelle de savoir « d'où viens-tu vraiment? » sonne familière à tous les Canadiens qui n'ont pas l'air blanc (ou devrais-je dire anglo-saxon?). Même s'ils sont nés et ont grandi au Canada, parfois même si leurs parents sont nés et ont grandi dans ce pays. Cette question n'a pas de frontières : on peut te la poser quand tu sers dans un restau-minute, à l'école ou lors d'une conférence universitaire. En fait, Sana explique que c'est encore plus déconcertant quand cela arrive dans ce dernier espace, car c'est là qu'on s'attendrait à ce que les gens soient plus sensibles et mieux informés sur la diversité ethnique et religieuse. Et elle demande : « Puis-je être une femme normale? Dois-je enlever mon hijab pour cela? Pourquoi cet étiquetage inutile? »

Est-ce que les pirates peuvent miauler ?

Une image extraite de « Pirates Don't Meow » de Danah Elsayed.

Danah offre une perspective différente. Tu peux choisir d'être identifiable en tant que jeune femme musulmane en portant ton hijab et cela peut faciliter les choses car les gens te mettent déjà dans une case. D'une certaine manière, tu portes ton identité. Cependant, tu remets également en question les catégorisations prédominantes parce que tu étudies, travailles, as une famille et agis d'une manière différente de ce que l'on attend d'après le stéréotype : En fait, les pirates miaulent aussi ! Peut-être moins souvent, mais ils le font ! Et être visiblement différent/e peut t'aider à te sentir à la fois plus toi-même et plus canadienne. C'est, en effet, une avancée du multiculturalisme canadien.

Quand tu vois une personne autochtone, qui vois-tu ?

Une image de « How do you see me ? » Par Nicole Lee

La mère de Nicole est italienne et son père est autochtone, mais elle « ne correspond pas au casting ». Elle a lutté contre cela toute sa vie. « Quand tu penses à une personne autochtone, qui vois-tu ? » demande-t-elle, et elle avoue que lorsqu'elle est allée chercher sa carte de statut, « chaque personne dans cette pièce avait les yeux sur moi. » Elle était à la fois excitée et effrayée. Mais elle a fini par s'y faire : « C'est moi, et personne ne peut me dire le contraire ».

F.I.N.E. : La liberté ne suffit pas

Dans « F.I.N.E. », Philip Semple explore les défis auxquels les Canadiens noirs continuent de faire face. (Image : Philip Semple)

Les Canadiens noirs ne l’ont pas eu facile. Les parents de Philip l'ont appris à leurs dépens dans les années 1960. On a dit à sa mère qu'elle avait été embauchée parce que le responsable RH rancunier laissait son emploi et voulait semer la zizanie dans l'entreprise : « Ils n'avaient jamais vu de personne noire, ils ne savaient pas ce qu'elles pouvaient faire, ils n'ont jamais pensé qu'elles pouvaient faire un excellent travail ». Son père faisait un travail d’ouvrier qualifié avec un contrat de travail et un salaire d’employé non qualifié. Philip a été confronté au racisme et l'a vaincu à la fin des années 1970 en tant qu'agent de police de Toronto. Il dit qu'il faut « des alliés, des mentors, des défenseurs, » car même si les choses se sont améliorées, la liberté ne suffit pas. Il y a encore un long chemin à parcourir. Il ajoute : « Si tu es une personne appartenant à une minorité racialisée, tu sais ce que je veux dire ; et si tu ne l'es pas, est-ce que ça te préoccupe? Devrais-tu t'en soucier? »


Cinquante ans après que le Premier ministre de l'époque, Pierre Trudeau, ait déclaré qu'« aucune culture officielle ne saurait définir l'identité canadienne, mais c'est sa diversité culturelle qui fait l'unité du pays, » le Canada est plus diversifié que jamais. Les Canadiens ont des identités complexes, dynamiques et fluides et les minorités raciales et autres migrants revendiquent à la fois leur héritage ethnique ou religieux et leur appartenance à part entière au Canada. Cinquante ans plus tard, nous pouvons dire que le Canada est sur la bonne voie, mais qu'il reste un long chemin à parcourir pour accomplir pleinement l'idéal multiculturel.