| Dans les voiles de
brouillard, sur les
plages du lac
Supérieur, un peuple inconnu
d'autrefois a construit ses
abris temporaires, repoussant les galets pour former des fosses ovales dont
les entrées étaient judicieusement orientées
vers l'intérieur des terres, dans la direction
opposée aux fréquentes tempêtes. Ces anciennes
structures, les « fosses de Pukaskwa »,
sont toujours visibles sur les plages festonnées
de lichens maintenant situées bien au-dessus
du sable, des cailloux et des galets qui bordent
le lac d'aujourd'hui. Le peuple des fosses
demeure un mystère, les artefacts qu'il a pu
laisser derrière lui perdus depuis longtemps
parmi les galets. De son propre gré, le lac
Supérieur ne donne que très peu, mais,
comme avec un ami, avec du temps et de la
patience, bien des choses sont révélées .
Cet Écotour de l'Ontario débute dans les
eaux frontalières historiques de la rivière
Pigeon, à la frontière du Canada et des États-
Unis. Il suit la rive canadienne du lac Supérieur,
le plus vaste des Grands Lacs, jusqu'à la base des
falaises du Gros Cap près de Sault Ste. Marie,
où les eaux du lac s'écoulent dans la rivière St.
Marys, qui dévale des marches de grès rouge
pour se jeter dans le lac Huron.

L'histoire du paysage que traverse cet Écotour
commence il y a trois milliards d'années,
pendant l'ère précambrienne, avec la formation
d'une terre aride de roche noire accidentée et de
poussière grise et terne, issue de nombreux volcans
en éruption violente. Pendant des millions
d'années, la pluie et l'érosion ont déposé des
sédiments sur les déserts et dans les lacs et les
océans, créant ainsi les premières roches sédimentaires.
Des fissures dans la croûte terrestre
ont livré passage à des écoulements épais de
magma brûlant. Ce magma a fait intrusion dans la roche plus ancienne pour former de grands
batholithes granitiques, le granit étant la roche
typique du bouclier précambrien. Le magma qui
remonte et se déverse sur la surface de la terre est
appelé « lave ». Des secousses sismiques ont
rompu la croûte, et les pressions ont déformé et
plié la roche, créant des failles. De surcroît, pendant
que se déroulait ce violent processus de formation,
des météorites s'écrasaient régulièrement
sur la planète. Comme dans un mélange à
gâteau, certaines roches ont fondu à nouveau
par de nouvelles intrusions de magma et ont été
transformées, ou métamorphisées, comme les
géologues appellent ce genre de transformation.
Le précambrien, l'ère des plus vieilles roches de
la Terre, s'est étendu de trois milliards à 570 millions
d'années avant notre ère. La roche précambrienne
est présente sous toute l'étendue de
notre itinéraire, depuis la rivière Pigeon jusqu'à
Sault Ste. Marie.
Le rift mi-continental
Il a fallu un événement d'importance continentale
pour créer les falaises et les canyons spectaculaires
du nord-ouest de l'Ontario, et pour former
les basaltes riches en minéraux et les grès très
recherchés que vous verrez en approchant de
Sault Ste. Marie. Cet événement clé s'est produit
entre 1,09 et 1,11 milliard d'années avant notre
ère, lorsque d'énormes forces tectoniques ont déchiré l'ancienne Amérique du Nord, créant un fossé de 2 000 kilomètres
désigné comme le rift mi-continental. Le rift s'enfonce sous le lac
Supérieur, et par des fractures, des failles et des déformations, atteint une
profondeur de 30 kilomètres; c'est le rift le plus profond connu au
monde. Les volcans ont craché plus de un million de kilomètres cubes de
lave basaltique dans le rift, formant l'un des plus grands dépôts de basalte
au monde, dont nous verrons plusieurs signes le long de notre itinéraire.
Un réseau fluvial important a déposé des sédiments dans le rift : des sédiments
qui forment le célèbre grès de Jacobsville, utilisé dans la construction
de nombreux bâtiments en pierre à Sault Ste. Marie. Mais le résultat
peut-être le plus apparent du rift mi-continental a été la formation de
magnifiques mesas (plateaux aux pentes abruptes), de cuestas (plateaux
inclinés au front abrupt et au revers en pente douce) et de canyons, qui
sont les accidents géographiques typiques du nord-ouest de l'Ontario. Le
mont McKay, le Sleeping Giant (le géant endormi), l'île Pie et le canyon
Ouimet ne sont que quelques-unes des merveilles géologiques résultant
du rift que nous verrons lors de cet Écotour.
Les premiers habitants
Il y a 20 000 ans à peine, l'Ontario était recouvert de glace. Cinq mille
ans plus tard, les glaciers ont commencé à fondre, et enfin, il y a 10 000
ans, la région de l'Écotour était libre de glaciers. Avec la fonte des glaces
est bientôt venue l'occupation par les Paléo-Indiens. Au cours de cette
période, la plus grande partie du Manitoba était couverte par le lac
glaciaire Agassiz, tandis que le lac glaciaire Minong désignait l'ancien
lac Supérieur. La fonte de la glace a créé de nouveaux chenaux d'écoulement,
et le bassin du lac Supérieur a changé : les niveaux d'eau ont
diminué, et les plages du lac se sont retrouvées bien loin et au-dessus du
rivage d'aujourd'hui. À plusieurs endroits le long de notre itinéraire,
nous pourrons voir ces anciennes plages de gravier, de sable et de galets.

Les Paléo-Indiens tardifs ont occupé la région de Thunder Bay après
le recul des glaciers, et ils y sont restés à cause des dépôts de quartzite
jaspe, une roche chert dure, qu'ils utilisaient pour fabriquer une grande
variété d'outils. On a trouvé des carrières, des sites de production
d'outils et des campements près des anciens rivages du lac glaciaire Minong et dans la période subséquente. Les archéologues pensent que
de petits groupes de gens ont pénétré dans cette région chaque année
pour exploiter les troupeaux de caribous et pour fabriquer des outils en
pierre. Jusqu'ici, les sites archéologiques n'ont révélé que bien peu de
choses au sujet des abris ou des structures de ces gens. La découverte de
la poterie Blackduck près de Thunder Bay permet de conclure à la
présence de résidents Blackduck autochtones de l'époque du Sylvicole
Supérieur remontant à 1 000 apr. J.-C. Les fosses de Pukaskwa, des
structures de roche intrigantes sur les plages de galets du lac Supérieur,
indiquent également la présence de cultures passées.
Des fourrures aux mines
Pendant des centaines d'années, les eaux du lac Supérieur ont servi de
route de transport aux nations algonquiennes comme aussi aux
légendaires coureurs de bois comme Pierre-Esprit Radisson et Médard
Chouart Des Groseilliers. En 1660, Radisson et Des Groseilliers, en
compagnie de leurs compagnons Odawa (Outaouais) ont franchi le lac
Supérieur et ont pénétré jusqu'au lac Nipigon, revenant en Nouvelle France l'année d'après avec les canots chargés de fourrures. Ils
apportaient la nouvelle d'une grande mer salée juste au nord du
lac Nipigon. Bientôt, les canots de centaines de voyageurs ont parcouru
ces eaux navigables alors que le commerce des fourrures se
déplaçait vers l'ouest et vers le nord au cours des 200 ans subséquents.
Dans les années 1880, le Canadien Pacifique (CP) a
commencé la construction du chemin de fer le long de la rive
nord du lac Supérieur, et de nombreux établissements ont été
créés ou se sont étendus, en même temps que la pêche commerciale
prenait de l'ampleur. Des entreprises minières sont également
apparues au milieu du XIXe siècle et se sont rapidement
multipliées, suivies par des exploitations forestières qui se sont
étendues sur les rives du lac.

Mais déjà vers le milieu du XXe siècle, un grand nombre des
dépôts de chemin de fer et des villages avaient disparu, tandis que
la pêche commerciale s'était virtuellement effondrée. Les activités
minières ont fluctué tout au long du siècle, tandis que l'industrie
forestière, grâce à la diversification de ses produits, demeure largement
présente et que la pêche fait un retour graduel.
La vie sur le rivage
Les roches et les forêts des rives du lac Supérieur sont festonnées
de lichens, des indicateurs vitaux de la pureté de l'air. D'autres
plantes indicatrices témoignent de microclimats uniques et comprennent
différentes espèces végétales arctiques-alpines isolées
poussant le long du rivage, sur les falaises de diabase et dans les
canyons. Les caribous des bois autrefois abondants ne sont plus
qu'une population relique dispersée. Au cours des dernières
années cependant, on a réussi à réintroduire des caribous sur certaines
îles du lac. Quant aux nombres croissants de faucons pèlerins réintroduits nichant sur les falaises autour de Thunder
Bay, il s'agit d'un succès remarquable (Écopoint 5).
La vie subaquatique
Les eaux du lac Supérieur abritent 70 espèces de poissons environ,
surtout des espèces indigènes d'eaux froides telles que le touladi, le
grand corégone et le cisco de lac. Ces eaux sont également l'un des
derniers refuges du cisco à mâchoires égales, une espèce menacée
répandue autrefois dans plusieurs des Grands Lacs. Les espèces qui
ont été introduites dans le lac comprennent le saumon rose, le
saumon quinnat et le saumon coho, ainsi que la truite arc-en-ciel et
l'éperlan arc-en-ciel. Mais de nombreuses espèces étrangères plutôt indésirables ont également envahi le lac, et elles continuent à affluer.
L'espèce étrangère la plus abominable est la lamproie marine, une
espèce parasite qui se colle aux poissons plus grands par sa bouche en
ventouse et ses dents. Ce parasite a contribué de façon importante à
l'effondrement de la pêche commerciale. Parmi les autres espèces
aquatiques exotiques dont on a récemment constaté la présence dans
le lac Supérieur se trouve un amphipode, qui est une sorte de
crevette d'eau douce « à nage latérale », et trois nouveaux sphaeriidés.
On trouve également une nasse des vases qui vient de la Nouvelle-
Zélande et qui peut se cloner elle-même. Comment ces espèces
affecteront l'écosystème du lac n'est pas encore connu.
Le lac Supérieur est habituellement calme en été, mais c'est tout
autre chose en automne. Les orages de novembre ont incité le
Révérend George Grant (secrétaire de l'expedition transcanadienne
de sir Sandford Fleming en 1872) à écrire : « Le Supérieur est une
mer. Il produit des tempêtes, des pluies et des brouillards comme la
mer . il est sauvage, puissant et aussi redoutable que la mer Noire
». On pourrait en dire autant aujourd'hui.
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