CARNET DE ROUTE
L'Écotour de la rivière Pigeon à Sault Ste. Marie parcourt une distance d'environ 1 000 kilomètres. En roulant à une allure mesurée, le trajet d'un bout à l'autre de l'itinéraire peut prendre de deux à trois jours, surtout si vous vous arrêtez à la plupart des lieux en route et suivez les brefs détours.

Dans les voiles de brouillard, sur les plages du lac Supérieur, un peuple inconnu d'autrefois a construit ses abris temporaires, repoussant les galets pour former des fosses ovales dont les entrées étaient judicieusement orientées vers l'intérieur des terres, dans la direction opposée aux fréquentes tempêtes. Ces anciennes structures, les « fosses de Pukaskwa », sont toujours visibles sur les plages festonnées de lichens maintenant situées bien au-dessus du sable, des cailloux et des galets qui bordent le lac d'aujourd'hui. Le peuple des fosses demeure un mystère, les artefacts qu'il a pu laisser derrière lui perdus depuis longtemps parmi les galets. De son propre gré, le lac Supérieur ne donne que très peu, mais, comme avec un ami, avec du temps et de la patience, bien des choses sont révélées .

Cet Écotour de l'Ontario débute dans les eaux frontalières historiques de la rivière Pigeon, à la frontière du Canada et des États- Unis. Il suit la rive canadienne du lac Supérieur, le plus vaste des Grands Lacs, jusqu'à la base des falaises du Gros Cap près de Sault Ste. Marie, où les eaux du lac s'écoulent dans la rivière St. Marys, qui dévale des marches de grès rouge pour se jeter dans le lac Huron.


L'histoire du paysage que traverse cet Écotour commence il y a trois milliards d'années, pendant l'ère précambrienne, avec la formation d'une terre aride de roche noire accidentée et de poussière grise et terne, issue de nombreux volcans en éruption violente. Pendant des millions d'années, la pluie et l'érosion ont déposé des sédiments sur les déserts et dans les lacs et les océans, créant ainsi les premières roches sédimentaires. Des fissures dans la croûte terrestre ont livré passage à des écoulements épais de magma brûlant. Ce magma a fait intrusion dans la roche plus ancienne pour former de grands batholithes granitiques, le granit étant la roche typique du bouclier précambrien. Le magma qui remonte et se déverse sur la surface de la terre est appelé « lave ». Des secousses sismiques ont rompu la croûte, et les pressions ont déformé et plié la roche, créant des failles. De surcroît, pendant que se déroulait ce violent processus de formation, des météorites s'écrasaient régulièrement sur la planète. Comme dans un mélange à gâteau, certaines roches ont fondu à nouveau par de nouvelles intrusions de magma et ont été transformées, ou métamorphisées, comme les géologues appellent ce genre de transformation. Le précambrien, l'ère des plus vieilles roches de la Terre, s'est étendu de trois milliards à 570 millions d'années avant notre ère. La roche précambrienne est présente sous toute l'étendue de notre itinéraire, depuis la rivière Pigeon jusqu'à Sault Ste. Marie.

Le rift mi-continental

Il a fallu un événement d'importance continentale pour créer les falaises et les canyons spectaculaires du nord-ouest de l'Ontario, et pour former les basaltes riches en minéraux et les grès très recherchés que vous verrez en approchant de Sault Ste. Marie. Cet événement clé s'est produit entre 1,09 et 1,11 milliard d'années avant notre ère, lorsque d'énormes forces tectoniques ont déchiré l'ancienne Amérique du Nord, créant un fossé de 2 000 kilomètres désigné comme le rift mi-continental. Le rift s'enfonce sous le lac Supérieur, et par des fractures, des failles et des déformations, atteint une profondeur de 30 kilomètres; c'est le rift le plus profond connu au monde. Les volcans ont craché plus de un million de kilomètres cubes de lave basaltique dans le rift, formant l'un des plus grands dépôts de basalte au monde, dont nous verrons plusieurs signes le long de notre itinéraire. Un réseau fluvial important a déposé des sédiments dans le rift : des sédiments qui forment le célèbre grès de Jacobsville, utilisé dans la construction de nombreux bâtiments en pierre à Sault Ste. Marie. Mais le résultat peut-être le plus apparent du rift mi-continental a été la formation de magnifiques mesas (plateaux aux pentes abruptes), de cuestas (plateaux inclinés au front abrupt et au revers en pente douce) et de canyons, qui sont les accidents géographiques typiques du nord-ouest de l'Ontario. Le mont McKay, le Sleeping Giant (le géant endormi), l'île Pie et le canyon Ouimet ne sont que quelques-unes des merveilles géologiques résultant du rift que nous verrons lors de cet Écotour.

Les premiers habitants

Il y a 20 000 ans à peine, l'Ontario était recouvert de glace. Cinq mille ans plus tard, les glaciers ont commencé à fondre, et enfin, il y a 10 000 ans, la région de l'Écotour était libre de glaciers. Avec la fonte des glaces est bientôt venue l'occupation par les Paléo-Indiens. Au cours de cette période, la plus grande partie du Manitoba était couverte par le lac glaciaire Agassiz, tandis que le lac glaciaire Minong désignait l'ancien lac Supérieur. La fonte de la glace a créé de nouveaux chenaux d'écoulement, et le bassin du lac Supérieur a changé : les niveaux d'eau ont diminué, et les plages du lac se sont retrouvées bien loin et au-dessus du rivage d'aujourd'hui. À plusieurs endroits le long de notre itinéraire, nous pourrons voir ces anciennes plages de gravier, de sable et de galets.


Les Paléo-Indiens tardifs ont occupé la région de Thunder Bay après le recul des glaciers, et ils y sont restés à cause des dépôts de quartzite jaspe, une roche chert dure, qu'ils utilisaient pour fabriquer une grande variété d'outils. On a trouvé des carrières, des sites de production d'outils et des campements près des anciens rivages du lac glaciaire Minong et dans la période subséquente. Les archéologues pensent que de petits groupes de gens ont pénétré dans cette région chaque année pour exploiter les troupeaux de caribous et pour fabriquer des outils en pierre. Jusqu'ici, les sites archéologiques n'ont révélé que bien peu de choses au sujet des abris ou des structures de ces gens. La découverte de la poterie Blackduck près de Thunder Bay permet de conclure à la présence de résidents Blackduck autochtones de l'époque du Sylvicole Supérieur remontant à 1 000 apr. J.-C. Les fosses de Pukaskwa, des structures de roche intrigantes sur les plages de galets du lac Supérieur, indiquent également la présence de cultures passées.

Des fourrures aux mines

Pendant des centaines d'années, les eaux du lac Supérieur ont servi de route de transport aux nations algonquiennes comme aussi aux légendaires coureurs de bois comme Pierre-Esprit Radisson et Médard Chouart Des Groseilliers. En 1660, Radisson et Des Groseilliers, en compagnie de leurs compagnons Odawa (Outaouais) ont franchi le lac Supérieur et ont pénétré jusqu'au lac Nipigon, revenant en Nouvelle France l'année d'après avec les canots chargés de fourrures. Ils apportaient la nouvelle d'une grande mer salée juste au nord du lac Nipigon. Bientôt, les canots de centaines de voyageurs ont parcouru ces eaux navigables alors que le commerce des fourrures se déplaçait vers l'ouest et vers le nord au cours des 200 ans subséquents. Dans les années 1880, le Canadien Pacifique (CP) a commencé la construction du chemin de fer le long de la rive nord du lac Supérieur, et de nombreux établissements ont été créés ou se sont étendus, en même temps que la pêche commerciale prenait de l'ampleur. Des entreprises minières sont également apparues au milieu du XIXe siècle et se sont rapidement multipliées, suivies par des exploitations forestières qui se sont étendues sur les rives du lac.


Mais déjà vers le milieu du XXe siècle, un grand nombre des dépôts de chemin de fer et des villages avaient disparu, tandis que la pêche commerciale s'était virtuellement effondrée. Les activités minières ont fluctué tout au long du siècle, tandis que l'industrie forestière, grâce à la diversification de ses produits, demeure largement présente et que la pêche fait un retour graduel.

La vie sur le rivage

Les roches et les forêts des rives du lac Supérieur sont festonnées de lichens, des indicateurs vitaux de la pureté de l'air. D'autres plantes indicatrices témoignent de microclimats uniques et comprennent différentes espèces végétales arctiques-alpines isolées poussant le long du rivage, sur les falaises de diabase et dans les canyons. Les caribous des bois autrefois abondants ne sont plus qu'une population relique dispersée. Au cours des dernières années cependant, on a réussi à réintroduire des caribous sur certaines îles du lac. Quant aux nombres croissants de faucons pèlerins réintroduits nichant sur les falaises autour de Thunder Bay, il s'agit d'un succès remarquable (Écopoint 5).

La vie subaquatique

Les eaux du lac Supérieur abritent 70 espèces de poissons environ, surtout des espèces indigènes d'eaux froides telles que le touladi, le grand corégone et le cisco de lac. Ces eaux sont également l'un des derniers refuges du cisco à mâchoires égales, une espèce menacée répandue autrefois dans plusieurs des Grands Lacs. Les espèces qui ont été introduites dans le lac comprennent le saumon rose, le saumon quinnat et le saumon coho, ainsi que la truite arc-en-ciel et l'éperlan arc-en-ciel. Mais de nombreuses espèces étrangères plutôt indésirables ont également envahi le lac, et elles continuent à affluer. L'espèce étrangère la plus abominable est la lamproie marine, une espèce parasite qui se colle aux poissons plus grands par sa bouche en ventouse et ses dents. Ce parasite a contribué de façon importante à l'effondrement de la pêche commerciale. Parmi les autres espèces aquatiques exotiques dont on a récemment constaté la présence dans le lac Supérieur se trouve un amphipode, qui est une sorte de crevette d'eau douce « à nage latérale », et trois nouveaux sphaeriidés. On trouve également une nasse des vases qui vient de la Nouvelle- Zélande et qui peut se cloner elle-même. Comment ces espèces affecteront l'écosystème du lac n'est pas encore connu.

Le lac Supérieur est habituellement calme en été, mais c'est tout autre chose en automne. Les orages de novembre ont incité le Révérend George Grant (secrétaire de l'expedition transcanadienne de sir Sandford Fleming en 1872) à écrire : « Le Supérieur est une mer. Il produit des tempêtes, des pluies et des brouillards comme la mer . il est sauvage, puissant et aussi redoutable que la mer Noire ». On pourrait en dire autant aujourd'hui.